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23 février 2010 2 23 /02 /février /2010 11:23
Salaires, retraites, logement : les problèmes ne diffèrent guère, des deux côtés de la Méditerranée. Mais ici, on découvre un pays en ébullition, avec des grèves à répétition, des émeutes sociales, de nouvelles organisations syndicales combatives, et une jeunesse à l’avenir barré par les politiques libérales menées sous la férule du FMI.

Après dix jours de grève, du 4 au 14 janvier, les 6 500 salariés de la SNVI (entreprise de fabrication de camions et d’autobus), située dans la zone industrielle de Rouïba, à 20 kilomètres d’Alger, ont repris le travail. Les pouvoirs publics ont accepté de geler le projet de loi sur le départ à la retraite et d’ouvrir des négociations sur les salaires. Pourtant, certains employés de l’entreprise ne décolèrent pas. « Les gars (les syndicalistes) ont cédé trop vite. On va encore se faire flouer », dit Slimane. Jeudi 14 janvier, c’est dans une ambiance tendue que les salariés ont voté la reprise du travail. M. Messaoudi, secrétaire de l’union locale UGTA de la zone industrielle de Rouïba, se dit « optimiste », parce que « derrière tout arrêt de travail suivi massivement, il y a toujours des concessions. On va arracher ce qu’on doit arracher lors des négociations », explique-t-il. Non sans avertir que si l’État ne tient pas parole, la grève reprendra.


La montée en puissance des syndicats autonomes


En fait, le recul gouvernemental obéissait à des calculs plus terre à terre. Le premier concerne le sort de l’UGTA. Depuis que la centrale syndicale a signé un pacte social en 2002 (reconduit chaque année) avec le patronat et l’État (propriétaire encore de plusieurs entreprises), privilégiant le « dialogue social » pour prévenir les conflits, l’UGTA a perdu du terrain. Elle doit compter avec la montée en puissance des syndicats autonomes. D’autre part, craignant que la zone industrielle ne soit, comme en octobre 1988, le point de départ d’un mouvement social – qui avait balayé alors le régime à parti unique –, les pouvoirs publics ont peut-être choisi de calmer le front social le plus chaud. Pourtant, vingt-deux ans après, la situation a bien changé. Le terrorisme islamiste, qui a touché de nombreux syndicalistes, a modifié la donne et les comportements, facilitant les réformes imposées par le FMI (1995-1998). À l’échelle nationale, 1 100 entreprises publiques ont été dissoutes et plus de 400 000 salariés ont été licenciés. Au niveau de la zone industrielle, où sont implantées 160 entreprises, les effectifs sont passés de 70 000 salariés à moins de 30 000 aujourd’hui. La SNVI, qui fabriquait plus de 40 000 camions, bus et minibus, en produit moins de 5 000 dorénavant. De 18 000, ses effectifs sont passés à 6 500, dont un tiers en CDD. « C’était en pleine période terroriste et de massacres de civils, se souvient Salim. Faire grève à l’époque, c’était faire le jeu du terrorisme islamiste, nous disait-on. » Reste que l’alibi terroriste a fonctionné. Pire, libéralisation oblige, les entreprises publiques algériennes devaient se mettre à niveau, savoir faire des économies, effacer leurs dettes afin d’assainir leur situation financière en vue – c’était le non-dit de ces réformes libérales – d’être privatisées  !


1927111493_small_1.jpgLes dettes  ? Un terme qui fait bondir un ancien cadre de l’entreprise. « Elles ne sont pas dues aux mauvaises performances de la SNVI, confie-t-il. Dans les années 1970, sous le régime socialiste, et même dans les années 1980, l’entreprise ne se bornait pas à payer uniquement les salaires. Elle remplissait d’autres fonctions sociales  : la construction de logements pour ses salariés, leurs loisirs, leurs vacances, et même des complexes sportifs, comme dans l’ex-RDA. Tout cela n’existe plus aujourd’hui », regrette-t-il. La stratégie de développement lancée à coups d’investissements colossaux dans les années 1960 et 1970, fondée sur des pôles industriels à Alger, Arzew (Oran), Constantine et Annaba, qui avait modifié le paysage algérien, fait reculer l’exode rural et réduit sensiblement le chômage, semble appartenir à une autre époque.


Signe des temps, aujourd’hui, tout autour de cette zone industrielle, les villes de Rouïba, de Réghaïa, Zemmouri, dans le département de Boumerdes, autrefois prospères, s’appauvrissent et implosent sous le poids du nombre. Sous l’effet conjugué des réformes libérales, de l’exode massif provoqué par le terrorisme islamiste, du séisme de mai 2003 (plus de 3 000 morts et plus de 100 000 logements et habitations détruits ou endommagés), les bidonvilles et l’habitat précaire, sur fond de développement d’un urbanisme anarchique, prolifèrent. Dans la banlieue de Réghaïa, on a recensé 3 115 baraques abritant plusieurs dizaines de milliers de personnes. Cette urbanisation du pauvre menace le marais côtier de Réghaïa, avec son lac en bordure de la Méditerranée, pourtant site protégé, ainsi que les terres agricoles.


Stagnation des salaires, hausse du chômage


Aujourd’hui, en dépit de la reprise du travail dans la zone industrielle de Rouïba, mais aussi à ArcelorMittal (voir article), le pouvoir algérien n’est pas au bout de ses peines. La qualification de l’équipe algérienne de football en Coupe du monde et ses victoires lors de la CAN (Coupe d’Afrique des nations) ne se sont pas traduites par ce répit social tant escompté par les autorités algériennes. « Le foot n’a pas rempli tout à fait sa fonction d’opium du peuple », dit-on à Alger. Preuve en est, au lendemain d’une folle nuit – des dizaines de milliers d’Algérois ont dansé et chanté pour fêter la victoire de leur équipe contre celle de Côte d’Ivoire –, les syndicats de taxis se sont mis en grève pour deux jours, créant une anarchie pas possible dans une ville où les transports en commun laissent à désirer. Ils protestaient contre la décision du gouvernement d’octroyer de nouvelles licences de taxis qui risquent, selon eux, de réduire leur activité, et contre une imposition jugée pénalisante dont ils demandent la révision à la baisse. « Ils ont raison », dit ce retraité qui, avec une pension de 18 000 dinars (180 euros) a beaucoup de mal à joindre les deux bouts. Alors que par ailleurs, la grève des praticiens de la santé et des paramédicaux, qui dure depuis plus d’un mois, se poursuit.

Dans l’Algérie de 2010, la paupérisation et le dénuement social sont visibles à l’œil nu. Le marché informel se développe, ainsi que les zones de non-droit, la prostitution et la drogue. Les affaires éclaboussant des ministres et des hauts responsables d’entreprise (Sonatrach, onzième compagnie de pétrole au monde), s’étalant à la une de la presse algérienne, sont dans toutes les bouches. Et ce, dans un contexte de flambée des prix des denrées de base sans précédent  : plus de 17 % pour les fruits et légumes et plus de 9 % pour les autres produits alimentaires. Alors que les salaires stagnent et que le chômage reste à un niveau élevé, surtout parmi les jeunes diplômés, victimes d’un ascenseur social en panne. Nasser a trente ans. Et toujours pas de travail. Sa licence de sciences économiques « ne lui sert à rien », dit-il. Il enchaîne des stages de formation spécialisée dans la gestion dispensés par des organismes privés, nés dans la foulée de la libéralisation économique. Comme beaucoup de jeunes, il songe à partir. « Parfois, j’ai envie de devenir un haraga (ceux qui brûlent), mais je n’en ai pas le courage. » Les garde-côtes algériens ont maintes fois secouru en pleine mer des haragas embarqués sur des Zodiac, voire de simples barques, pour rejoindre les côtes espagnoles ou italiennes munis de pauvres gilets de sauvetage et de téléphones portables. Parfois, la mer rejette des cadavres. L’un d’eux a ému l’Algérie entière  : dans son téléphone, il y avait un message à sa copine italienne, dont la photo se trouvait parmi ses papiers protégés par du plastique. Et quand ces haragas réussissent à passer, il arrive que l’événement soit fêté dans leur quartier.


Omar, vingt-huit ans, en est un. Il a été repêché au large d’Oran par des garde-côtes algériens. Présenté devant un tribunal, il a écopé de trois mois de prison avec sursis. « Hamdoulilah (Dieu merci), je suis vivant. J’ai vu la mort de près », explique-t-il. Pour payer le passeur (1 000 euros), il a emprunté, vendu des vidéos au marché noir, du petit matériel électroménager de contrebande. Aujourd’hui, il dispose d’une allocation mensuelle de 15 000 dinars pour une durée d’un an, dans le cadre du dispositif préemploi mis en place par les autorités pour endiguer le chômage des jeunes. « C’est mieux que rien », commente-t-il. Mais tous les jeunes n’en bénéficient pas. Ce qui donne lieu parfois à de violentes manifestations, comme ce fut le cas en janvier à Naciria en Kabylie.


Ces émeutes sociales qui secouent le pays, l’emploi, l’état des routes, le logement, en résumé l’absence de perspective, sur fond de corruption et d’inertie des élus locaux, sont autant de motifs poussant des Algériens à bloquer des routes, faire le siège de mairies, afin de se faire entendre. Et parfois ça paie, comme ce fut le cas en octobre 2009 à la cité de Diar Echems à Alger (1 500 familles entassées dans des deux-pièces), où l’État s’est engagé à reloger les habitants après deux jours de violences.


« Un pays riche et une population pauvre », comme l’a titré El Khabar  ? Sans doute. La question est dans tous les esprits. « 140 milliards de dollars de réserve de change, c’est pas rien  ! » lance Farid. « Mais on n’en voit pas la couleur », poursuit-il. Le gouvernement algérien paraît dépassé. Il pare au plus pressé. Mais, faute d’une réelle politique de développement fondée sur l’investissement productif privé et public, l’Algérie (dixit le FMI) enregistre le taux le plus bas de création d’entreprises au niveau maghrébin  : 30 entreprises créées pour 100 000 habitants, contre plus de 300 au Maroc  ! C’est peu pour faire face à l’arrivée de près de 300 000 jeunes par an sur le marché du travail.

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Published by - dans Monde
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